Question : As-salâmu ‘alaykum, je remarque que depuis l’histoire des caricatures [du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui)], de nombreux ouvrages traitant de la vie du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) ont vu le jour dans nos librairies. Pensez-vous qu’il soit encore possible d’écrire sur ce sujet ou est-ce pour une question d’ordre économique que certains auteurs « répètent » ce qui aurait déjà été écrit par nos prédécesseurs les oulémas ?

Abdalkarim

Réponse : Plus de mille quatre cents ans nous séparent de l'époque du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) et de ses compagnons. Nos prédécesseurs ont apporté, lors des siècles passés, un immense travail intellectuel dans les différentes sciences de l’Islam afin de préserver notre religion de toute altération des textes aussi bien au niveau de leur transmission qu’à celui de leur compréhension générale. Grâce à leurs efforts et sacrifices, nous comprenons aujourd’hui l'Islam dans ses généralités et ses détails. Il faut considérer leurs ouvrages comme « un pont » entre notre époque et celle de la révélation. Le but premier de ces écrits étant de sauvegarder le message divin et de le faire parvenir aux absents. Apporter une « revivification » ou une « compréhension ‘actualisée’ ou ‘contextuelle’ » des textes reste un travail distinct qui doit être effectué par les oulémas, les professeurs et les prêcheurs de toute époque.

Il est inexact de penser qu’aujourd’hui, le musulman ne peut plus rien apporter à l’Islam sur un plan scientifique. Affirmer que toute forme d’interprétation est déconseillée ou interdite est une grave erreur car le Coran et la tradition (sunna) sont vivants et adaptables à toute époque, tout contexte et à tout cas nouveau non connu lors de la révélation coranique. Par conséquent, affirmer que le musulman est condamné à rester au stade de l’apprentissage est une hypothèse à écarter qui tire ses conclusions de fausses données. Cette conception ne fait que rétrograder les musulmans et n’apporte que des méfaits aussi bien sur un plan intellectuel que sur un plan spirituel. Ces dernières années, certaines personnalités éminentes ont apporté un renouveau intellectuel d’envergure dans le domaine des sciences religieuses. Muhammad al-Tâhir b. ‘Achûr (m. 1973) ne peut être que félicité pour sa contribution productive dans la science des finalités du droit (maqâsid). Dans l’univers de la Sîra, des noms marqueront à tout jamais ces dernières années : Muhammad al-Ghazâlî, Muhammad Hamidullah, Martins lings, etc. Actuellement, de nombreux oulémas et intellectuels continuent à travailler dans le monde entier avec un même esprit de revivification. Nous pouvons citer l’exemple du cheikh Yûsuf al-Qardâwî dans le domaine de la fatwa.

Je voudrais attirer l’attention du lecteur sur le hadith rapporté par Muslim et Bukhârî dans lequel le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) dit : « Celui à qui Dieu – Le Très Haut - veut du bien, Il lui offre la bonne compréhension dans la religion. » Cette « bonne compréhension » n’est pas une faveur propre aux oulémas qui nous ont précédés, mais concerne l’ensemble des croyants jusqu’à la fin des temps. Le musulman doit s’instruire dans la religion, méditer et se rapprocher de Dieu – Le Très Haut -. Après avoir acquis un certain bagage scientifique, il peut lui aussi, si Dieu – Le Généreux – lui accorde Ses bienfaits, et dans le cadre des règles d’interprétations établies par les oulémas musulmans, apporter sa contribution en développant son approche et en expliquant son point de vue.

Pour ce qui est de la Sîrah, la situation est analogue. Les récits historiques nous sont rapportés de génération en génération mais en ce qui concerne la compréhension [à ne pas confondre avec interprétation], certains aspects demandent à être encore aujourd’hui explorés, détaillés et développés. Exemple : les miracles du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) comme la révélation du Coran, le voyage nocturne ou encore l’eau que le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) fait jaillir de manière inhabituelle [comme à Hudaybiya] sous les yeux de ses compagnons. Il ne fait aucun doute que tous ces récits sont racontés et expliqués avec minutie dans les ouvrages de Sîrah. Est-ce que les miracles du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) ne se résument qu’à ces évènements majeurs ? Tout spécialiste en la question vous répondra que non car on peut remarquer la présence d’autres miracles très importants mais beaucoup moins explicites. Citons l’exemple de l’ange Gabriel qui se rend auprès du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) alors que celui-ci vient d’être violemment expulsé de la ville de Tâ’if. L’ange lui dit : « Dieu – Le Tout Puissant - a entendu les paroles de ton peuple, et Il a envoyé l’ange des montagnes, ordonne-lui contre ton peuple [les habitants de la Mecque] ce que tu veux. » Le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) lui répond : « Non. J’espère que Dieu tirera de leurs reins une progéniture qui L’adorera sans rien lui associer. » En guise de commentaire à cet événement, Safiyyu al-Rahmân al-Mubârakfûrî dit, dans son œuvre intitulé al-Rahîq al-Makhtûm (Muhammad, l’ultime joyau de la prophétie) : « Cette réponse concise indique de façon manifeste son caractère exceptionnel et la haute moralité inégalable dont il jouissait.» Le docteur Sa‘îd Ramadân al-Bûtî ajoute, qu’à travers cet événement, le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) nous montre l’exemple à suivre en terme de patience face aux épreuves que peut traverser le croyant lorsqu’il prêche. Ajoutons que nous pouvons souligner et développer l’aspect miraculeux des paroles du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui). En effet, les nobles de la Mecque qui se montraient extrémistes, agressifs et odieux envers les croyants comme Abû Jahl, al-Walîd b. al-Mughîrah, Abû Lahab ou Umayyah b. Khalaf n’accepteront jamais le message du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) alors que leurs enfants (la seconde génération) se convertiront à l’Islam. Nous lisons dans les ouvrages de Sîrah que ‘Ikrimah le fils d’Abû Jahl, Khâlid le fils d’al-Walîd, les deux fils d’Abû Lahab ainsi que Safwân le fils d’Umayyah ne tarderont pas à se convertir à l’Islam. Cette réalité historique peut être développée et peut soulever plusieurs interrogations : pourquoi l’invocation du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) n’est pas en faveur des Mecquois de la première génération mais plutôt en faveur de la seconde génération et des générations qui suivent ? Pourquoi l’ange des montagnes ne s’est pas manifesté avant, lorsque les croyants subissaient d’atroces persécutions (comme lors de l’embargo économique et social instauré par les Quraychites) ?

A partir de ces quelques questions, je pense que de nombreux points peuvent encore être développés grâce à une réflexion orientée vers des objectifs bien tracés. Les exemples de « miracles » de type « sociologique » ou « politique » sont nombreux, sans doute les développerons-nous à une autre occasion.

Quant à savoir si les auteurs contemporains écrivent au sujet de la vie du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) uniquement pour gagner leur vie, je répondrai que le musulman n’a pas à fouiller dans les cœurs et les intentions des croyants. Nous ne sommes pas des juges sur cette terre mais seront certes jugés par le Très Miséricordieux le jour de la rétribution. Que Dieu – Le Très Généreux – élève et récompense tout croyant qui a élevé par sa plume le Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui).

Question : selon vous, sur quoi devons-nous nous concentrer lorsqu’on lit la biographie du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) ?

Fawzia

Réponse : Avant d’ouvrir un livre de Sîrah, il est essentiel de mettre de l’ordre dans nos idées ainsi que dans nos objectifs. Tout d’abord, il ne faut pas se focaliser sur les faits historiques qui ont marqué la prophétie mais plutôt sur la personnalité et le comportement du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui). Par conséquent, la Sîrah doit être étudiée et comprise à travers sa véritable définition. Qu'est-ce donc que la Sîrah ? La Sîrah désigne, en langue arabe, une manière de faire, de procéder et, dans sa terminologie, l'ensemble des comportements qui font du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) un modèle à suivre. Dieu - Le Très Haut - dit : « Vous avez, dans le Prophète de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) un si bel exemple pour celui qui espère en Dieu et au jugement dernier, et qui évoque souvent le Nom du Seigneur » [Coran : 33 : 21]. Le croyant doit faire le nécessaire pour se conformer au modèle du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) qui est, je le souligne, un modèle similaire à celui prescrit par le Coran. Il doit fournir de gros efforts pour changer ses habitudes n'étant pas analogues à celles du Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui). Exemple : le croyant ne doit pas se montrer brutal avec les hommes car le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) avait un comportement doux, il était plein de compassion et d’amour envers les gens. Dieu – Le Très Haut - dit : « C’est par un effet de la grâce de Dieu que tu es si conciliant envers les hommes, car si tu te montrais brutal ou inhumain avec eux, ils se seraient tous détachés de toi. Sois donc bienveillant à leur égard ! » (3 : 159).

Le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) est pour le croyant comme une boussole qui le guide au quotidien. Ce dernier doit chercher à le comprendre et à le connaître ce qui implique un devoir de s'instruire dans la religion. Par ailleurs, il est nécessaire de tisser des liens entre les hadiths du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui), le Coran et la Sîrah afin d’éduquer le croyant et de lui montrer l’aspect pratique des conceptions de l’Islam telles que la patience, l’égalité, la tolérance, la compassion, etc. Ce n’est qu’après avoir posé des bases solides que nous pouvons approfondir notre connaissance de la Sîrah en nous penchant sur différents aspects. Nous pouvons étudier le modèle social que représentait le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui), souligner l’aspect politique ou encore militaire de sa personne. Rappelons pour terminer qu’il était père de famille, juge, chef d’Etat, mufti, chef militaire, etc. Bref, il était un modèle dans tous les aspects de la vie.

Je pense qu’il est primordial de mettre en avant l’aspect spirituel de la prophétie car faire naître en soi l’amour pour le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) est une nécessité absolue. C’est cette intimité qui fait évoluer le croyant dans sa spiritualité et qui lui permet de se rapprocher véritablement de Dieu – Le Très Haut -. La question est grave car la foi du croyant demeure incomplète tant que ce dernier n’aime pas le Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) plus que toute autre chose. Dans un hadith rapporté par Bukhârî selon Anas, le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) dit : « Je jure par celui qui tient mon âme entre Ses Mains qu'aucun d'entre vous ne sera croyant tant que je ne lui serai pas plus cher que sa personne, ses enfants, ses parents et tous les gens. » Il est rapporté dans l’authentique de Muslim et dans celui de Bukharî, d'après Anas : « Un homme est venu interroger le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) en disant : ‘Quand l'heure arrivera-t-elle ô Envoyé de Dieu ?’ Il répondit ‘Qu'as-tu préparé pour elle ?’ L'homme dit : ‘Je n'ai rien préparé pour elle en matière de prière, jeûne et d'aumône, mais j'aime Dieu – Le Tout Miséricordieux - et Son Messager (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui)’. Le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) lui répondit : ‘Tu es avec celui que tu aimes.’ Nous dîmes (nous les compagnons présents) : ‘Nous aussi !’, ce à quoi il fut répondu : ‘Oui’. Cette bonne nouvelle réjouit Anas au point qu’il dit : ‘Nous ne fûmes jamais autant ravis, depuis l'avènement de l'Islam, que par sa parole : ‘Tu es avec celui que tu aimes’ ». Nous devons donc apporter une sincère réflexion sur notre relation avec le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui).

On pourrait dire : « Il est difficile à notre époque de nous comporter en terme d' « amour » ou de « sacrifice » comme les compagnons alors que nous sommes entourés par des « livres » et que le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) est absent ! » Nous répondrons à cela : « Si nos prédécesseurs ont sacrifié leur temps, leur bien et leur personne afin de nous faire parvenir la biographie et les caractéristiques du Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) c'est entre autres dans le but de faire naître dans nos cœurs l'amour pour le Prophète (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui). L'amour pour Dieu et Son Messager (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) sont deux caractéristiques que le croyant doit chercher à acquérir car elles purifient les cœurs et aident à parachever la foi.

Professeur Shakeel Siddiq Ashrafi
Shakeel SIDDIQ